Les 3 piliers de l’ascension du groupe PNL

On peut se persuader que la réussite est avant tout due à la chance, à un talent inné, aux moyens financiers, aux réseaux, aux privilèges de naissance…

Oui, c’est sûr, tout ça aide, OK.

Super.

Maintenant, soyons curieux deux minutes, et observons PNL.

Peace’n’lovés. La paix et l’argent. ☮ & €. LE groupe qui monte dans le Rap en France, celui qui réconcilie les quartiers riches et les cités en friche, les puristes et les touristes, les influents et les anonymes, la vingtaine et la quarantaine.

Certains détestent ? Une preuve de plus de leur impact et de leur pertinence : ils ne laissent pas indifférent. Au lieu de rager bêtement, pourquoi ne pas essayer un petit exercice d’empathie ?

Que vous les connaissiez ou non, que vous aimiez le rap ou pas en général, et le leur en particulier, ce qui suit peut vous intéresser.

Il y a encore huit mois, quasiment personne ne connaissait PNL.

Apparus sur les radars fin 2014 avec un clip déjà disponible depuis plusieurs mois (mars 2014 pour être précis) et qui a fait le bonheur de connaisseurs en manque de nouvelles propositions enthousiasmantes, le duo des Tarterêts (91) balance sans trop se prendre la tête son premier album un an plus tard, début mars 2015.

Depuis, c’est la folie. L’archétype du buzz-trainée de poudre. Le site référence ABCDRduson fait une de ses meilleures audiences après Booba et Kaaris via l’émission qui leur est entièrement (!!) consacrée en juillet dernier, et alors qu’ils ne sont même pas présents sur le plateau (re-!!).

Evidemment, leur musique est au centre de tout. La base sans laquelle rien n’est possible. Le produit, la came, la marchandise.

La proposition, l’oeuvre, appelez ça comme vous voulez si ça vous chante, mais si vous voulez continuer à pouvoir créer et diffuser, c’est bien un produit que vous fournissez, en échange d’argent.

Ask Michel-Ange. Ask David Bowie. Ask Dali, Picasso, ask James Brown, KRS-One et Bob Dylan. Et même si l’artiste Christo ne se fait pas payer la réalisation de ses oeuvres monumentales, il utilise un moyen pour en récolter des bénéfices indirectement.C’est d’ailleurs un des chemins que la musique est en train de prendre peu à peu.

Revenons à nos chansons : souvent, la qualité intrinsèque seule ne suffit pas à expliquer la réussite d’un artiste.

Même si dans le cas de PNL, on ne peut nier qu’une certaine magie artistique a opéré, le duo a finement mené sa barque pour être aujourd’hui le groupe de rap le plus attendu et observé de l’hexagone.

Voici comment ils ont excellé dans les trois étapes-clé qui favorisent la réussite.

1. La mentalité

Sans l’état d’esprit adéquat, il est quasiment impossible d’élaborer une stratégie efficace.

Mais alors, c’est quoi l’état d’esprit adéquat ?

  •  Avoir foi en son destin : Ils ont beau raconter à longueur de morceaux à quel point leur horizon est brouillé, leur album portera un titre ambitieux : “Le Monde, Chico“.  Pas besoin de voir la ligne d’arrivée pour foncer et monter les premières marches. Pas besoin d’une gratification immédiate pour continuer à fournir plus de contenu inédit. Pas besoin d’un business plan précis. La confiance. Un objectif lointain en ligne de mire. Et une première étape.

J’suis confiant, toi même tu sais, j’suis l’plus déterminé des enfoirés

  •  Ne pas se laisser refroidir par les obstacles : il y a encore un an ils n’avaient pas de réseau, étaient totalement inconnus, ne disposaient pas de moyens conséquents, n’étaient pas les meilleurs rappeurs du monde. Ils n’avaient même pas de producteur pour leurs instrus (ils les ont jusqu’ici majoritairement empruntés à des anonymes sur le net).

L’ascenseur est en panne, j’bicrave dans l’escalier

  •  Ne pas être perfectionniste : ils n’attendent pas d’avoir les moyens d’arriver avec le blockbuster du siècle ou des mixs incroyables pour partager leur travail. Le tag audio malencontreux d’un producteur arrive en début de morceau ? Pas la peine de le camoufler, on verra comment soigner certains détails plus tard.
  •  Voler comme des artistes : s’ils n’ont pas peur de s’inspirer fortement de rappeurs US dans l’esthétique sonore, les gimmicks et même le nom (Que La Famille = Only The Family, le label du chicagoan Lil’Durk), il est indéniable à l’écoute qu’ils restent profondément eux-même. Avoir peur de faire du “sous-untel” est réservé à ceux qui ont trop d’égo et/ou un fort sentiment d’insécurité vis à vis de leur identité. Si voler bêtement donne de pales copies, le faire comme un artiste décuple la créativité et la productivité.
  •  Oser se réinventer : ce n’est pas parce qu’ils rappaient chacun en solo et d’une certaine manière depuis 2007 qu’ils se sont sentis obligés de continuer sur la même piste. Un jour, ils ont décidé d’aborder la chose autrement, de laisser le passé au passé, et de changer. Bien leur en a pris. Se réinventer implique de visualiser son futur, de renoncer à certaines choses, d’avoir une stratégie et de rester motivé quoiqu’il arrive.
  •  Travailler, toujours travailler : derrière l’énorme progression qu’on peut observer entre leurs précédents essais et ce qu’ils sont devenus, on devine un travail intense, notamment sur la maitrise des voix et arrangements vocaux. Passer de ce qu’ils faisaient avant au PNL de 2015 est un vrai tour de force. Ce ne sont pas des talents innés, bénis un beau jour par le style qui les fait triompher aujourd’hui.  Pas sûr qu’ils prennent le luxe de suivre toutes les séries du moment ou de chiller la moitié du temps. C’est le prix à payer pour passer de moyen à excellent. Et ça vaut le coup, en général.

Nous on charbonne pendant qu’toi tu t’tapes du bon temps

  •  Une équipe réellement dédiée au projet. Restreinte, pour le coup : les deux rappeurs, le vidéaste dévoué Kaméhamera qui fait tous leurs clips (bénévolement ? Ca lui vaut sans doute pas mal de propositions et un avenir radieux après quelques mois à donner sans compter), et probablement un complice de studio pour enregistrer les voix et finaliser les morceaux. La puissance d’avoir une vision et une motivation communes est inégalable. Vous êtes plusieurs sur un projet ? Etes-vous sûrs que tous les membres-clé savent exactement où vous allez et comment vous y allez ? Demandez leur séparément, et comparez les réponses, ça pourrait vous étonner.
  •  Ne pas contrarier le naturel : pas la peine de rentrer dans un rôle, c’est toujours quand on est soi-même qu’on est le meilleur. Ca n’empêche pas de créer un personnage fantasmé, mais c’est la part profonde de nous-même qu’on y injectera qui déterminera sa crédibilité et notre capacité à le rendre passionnant. Ca n’a rien à voir avec se dénaturer. PNL puent la sincérité, et ça détonne énormément dans un Rap français habitué aux postures artificielles et maladroites.

Tu joues un rôle nous pas du tout

  •  Définir sa place dans le monde et la façon dont on le voit : on a  tous notre propre vision de ce qu’on fait, de pourquoi on le fait, de qui on est. Avec un chanteur, c’est simple à observer : il transmet sa vision par ses textes. PNL c’est l’histoire de deux frangins de 25 ans bercés aux mangas et au rythme de la cité, habitués des petits business et des coups durs de la vie, mais bien déterminés à conquérir le monde. Ils se voient comme ayant un bon fond mais sans cesse tirés vers le coté obscur, très attachés aux valeurs familiales et à celle de l’argent comme moyen de changer le quotidien des leurs. Réalistes et rêveurs à la fois. Rien de très original, mais c’est assumé, clair, consistant dans leurs morceaux. Tellement d’artistes se définissent vaguement comme faisant “de la bonne musique”, ou “leur truc à eux”, sans pouvoir le décrire simplement.

J’ai trop trainé en bas, j’dois faire l’million pour papa

2. La stratégie

Beaucoup de gens parlent de stratégie sans savoir vraiment de quoi il s’agit. La stratégie est l’art de faire des choix, de définir une piste réfléchie après avoir analysé toutes les données disponibles, puis d’enclencher des actions pertinentes pour en tirer tous les bénéfices.

Ce que ça signifie, c’est que la stratégie est énormément liée à ce qu’on décide de NE PAS faire.

Pour ça, il faut avoir la force de renoncer à des pistes séduisantes sur le papier, pour se concentrer sur très peu de choses qui vont faire levier pour le projet global. Ce renoncement apparent, c’est ce qui est le plus dur. Le focus requiert de faire des choix difficiles, des choix qui éliminent certaines options. Pour un créatif, c’est souvent insupportable à envisager.

Voici la liste non exhaustive des choses que PNL ne font pas jusqu’ici.

  • pas d’interviews
  • pas de concerts
  • pas de freestyles vidéo
  • pas de morceaux hors-album
  • pas de distribution
  • pas de featurings (à part la famille)
  • pas d’attaché de presse (jusque très récemment…) ni plan médias
  • pas d’apparitions dans le milieu
  • pas d’idée marketing annexe pour attirer l’attention
  • pas de manager

Demande pas un feat, on en fait pas, vient pas t’abaisser

Chacune de ces choses aurait un coût en temps, en énergie, en argent, en problèmes potentiels d’incompréhension…

En refusant une grande partie de ce sur quoi la plupart des artistes sautent dès qu’ils ont l’occasion, ils ont pu amener leur proposition à un niveau de consistance remarquable.

Ca leur a permis de se concentrer totalement sur l’efficacité de leur choix.

Ce qu’ils ont décidé de faire : des chansons, et des vidéos. Point barre.

Ils en ont retiré un chemin clair : sortir deux albums en 2015, soutenus très régulièrement par des clips.

C’est le meilleur moyen de capitaliser sur leurs forces : le travail sur les voix et leur complémentarité, l’autotune, l’univers des vidéos…

Juste la bonne came et le bon support pour la diffuser.

Pas de regrets pour le reste, car c’est aussi le meilleur moyen de l’obtenir dans un second temps si besoin, justement, le reste. Qui douterait qu’ils pourront bientôt remplir des salles s’ils le souhaitent ? Les distributeurs et labels se sont déjà bousculés à leur porte. Auront-ils même jamais besoin d’un attaché de presse ?

Pour d’autres, ce sera autre chose : d’abord du live, beaucoup de live, jusqu’à être identifié et attendus sur disque et vidéo. Des featurings (avec les même données de départ, les PNL auraient pu décider d’envahir les refrains du Rap français et ne faire que ça pendant un temps, par exemple). Une idée marketing brillante qui fera exploser un single, un réseautage intensif…

L’important c’est le choix conscient et le focus. Puis plonger dans l’action.

3. L’action

L’album QLF à peine sorti début mars 2015, et loin de se reposer sur leurs lauriers, les deux rappeurs balancent un titre inédit en vidéo début mai. Puis un autre début juin qui marque un tournant : les gros réseaux relaient tous la news. Ensuite encore un autre, ensoleillé, début aout. Et enfin encore un mi-septembre, accompagné de la date de sortie de l’album : le 30 octobre prochain.

La meilleure manière de promouvoir un projet sans moyens ? Recommencer illico à produire et diffuser la suite.

En parallèle, une communication minimaliste sur les réseaux sociaux (avec des emojis à la place de nombreux mots), quelques capsules Instagram parfois farfelues ou avec des extraits d’instrus, quelques news sur leurs rendez-vous avec des labels, puis l’annonce de leur décision de rester indépendants.

Pour ceux que ça intéresse sachez qu’on a décidé de ne pas signer en maison de disques

Limpide.

Conclusion

Entre les deux albums, à peine huit mois, mais une notoriété multipliée largement par dix, sans exagérer. Et une vraie armée d’aficionados pro-actifs pour qui il est facile d’entretenir une excitation constante à raison d’une nouveauté par mois.

Quelle que soit la dose de magie inexplicable qu’on voudra bien prêter -à raison- à PNL, ce processus pour favoriser un démarrage réussi marche pour tous les arts, et même plus largement pour tous les business.

Basés sur les expérience parfois hasardeuses de leurs premières années, ils ont d’abord acquis l’état d’esprit qui leur a permis de se réinventer artistiquement, sans avoir peur de s’inspirer d’autres ni se laisser arrêter par de supposées contraintes, ils ont ensuite décidé de suivre une voie franche et assumée, pour enfin se mettre au boulot de manière consistante, sans attendre les bénéfices concrets de leur premier projet avant d’offrir plus de contenu à leur public grandissant.

Vous trouvez les PNL mauvais ? Moi, j’aime bien. Mais du coup, j’imagine que vous vous estimez au moins aussi bon dans votre domaine, musique ou non ? Alors imaginez ce que donnerait d’appliquer ce processus à votre projet…

Et rappelez-vous, la prochaine fois, avant de vous plaindre de votre situation : les PNL n’ont pas un talent tombé tout cru du ciel, pas eu de coup de chance particulier, pas de moyens financiers importants, pas de réseau, aucun privilège de naissance…

En revanche, ils avaient l’état d’esprit adéquat, une ligne de conduite forte, et ont travaillé dur.

 Mentalité, stratégie, action. Tiercé dans l’ordre.

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Comments

  1. José Guerreiro says

    Bonjour Laurent,

    j’aurais plusieurs questions à vous poser mais je vais m’en tenir à celle-ci pour aujourd’hui :

    que pensez-vous du ghostwriting ?

    Cordialement,

    JG

    • laurent memmi says

      Beaucoup de bien, si ça permet de faire de meilleures chansons, la seule chose qui compte à mes yeux. Je ne vois pas pourquoi le rap prétendrait à être une musique comme les autres sauf sur le point du songwriting. Mais dans le fond, c’est très peu important. Que Bob Dylan écrive ou pas lui même ses chansons ne me fait ni chaud ni froid, mais ça reste très personnel. Et normalement, écrire pour un artiste c’est être au service de qui il est vraiment, ou au moins de ce qu’il veut réellement exprimer.

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